Archive mensuelle janvier 2020

ParNdiata Kalonji

Afrique: coût de l’internet et déficit des contenus locaux

Et si le modèle d’accès internet déployé était insuffisant pour faire naître un écosystème des contenus locaux à la hauteur des enjeux ?

L’Afrique subsaharienne subit une fracture numérique qui la pénalise. Parallèlement, le continent connaît un essor démographique sans précédent : 1,2 milliards d’habitants en 2015, 1,6 milliards en 2030, dont 30% de jeunes de 15 à 24 ans. Ce dividende démographique appelle à accélérer l’adoption d’internet pour contribuer davantage à répondre aux besoins des économies. Nous proposons de revisiter le paradigme de la connectivité internet avec des approches novatrices qui favorisent la littératie numérique par le développement des contenus locaux, en langues véhiculaires et administratives, partout en Afrique : contactez-nous si vous êtes intéressé(e).

Cet article a un double objectif :

  1. Partager une analyse historique pour mettre en exergue les besoins de faire évoluer le paradigme pour l’Afrique, et plus particulièrement pour l’Afrique Subsaharienne,
  2. Appeler à contributions en introduisant notre démarche ouverte et en évoquant succinctement la typologie technique des solutions imaginées.

Je commence cet article par une citation de Stéphane Richard, PDG d’Orange,un opérateur multi-services présent en Afrique dans 18 pays. Cette citation est issue d’une interview  à un magazine Français et dans laquelle il dit : « En tout cas, il est clair que le digital est un facteur d’inclusion. Et quand on parle de la fracture numérique, c’est au niveau de la planète qu’elle est béante : la moitié de sa population n’est pas connectée, comme je le rappelle dans le livre que je viens de publier, « Human Web ». En Afrique, c’est 80% de la population qui n’a pas accès à un réseau… ». Ce constat de Stéphane Richard, en tant que président du GSMA[1], donne bien la photographie de la fracture numérique. Ce constat se fait aussi à plus petite échelle lorsque des jeunes à Lubumbashi au Congo RDC ou à Bouaké en Côte d’Ivoire s’expriment à leurs manières via les réseaux sociaux sur les besoins d’accéder à plus des contenus et plus particulièrement les contenus éducationnels.

Plusieurs rapports[2] analysent cette fracture numérique et les facteurs déterminants pour lutter contre. Ces facteurs sont de 3 types :

  1. Insuffisance des contenus locaux contextualisés et en langues véhiculaires en plus des langues administratives
  2. Coût d’accès à l’internet élevé lorsque comparé au pouvoir d’achat normalisé (PIB per Capita) et indépendamment de l’accès à l’électricité
  3. Fracture numérique double avec, en zones couvertes (urbaines principalement) entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne peuvent pas payer, et en zones rurales puisqu’elles sont pauvrement couvertes.

Malgré le progrès indiscutable qu’il y a eu sur la connectivité à haut débit pendant les 5-10 dernières années, le coût d’accès demeure assez élevé et freine encore l’adoption de masse. La véritable opportunité pour les acteurs économiques et surtout pour les Etats qui aspirent à un développement inclusif, c’est de donner l’accès à la majorité des populations. De ce fait, la disponibilité (même temporaire) et les coûts deviennent centraux pour ne pas retarder le développement des usages.

Ce sont ces sujets que nous explorons avec un groupe multidisciplinaire combinant des expertises en droits d’auteurs et voisins, narration et linguistique Africaines, architectures de terminaux mobiles populaires en Afrique, architectures des réseaux mobiles. Nous souhaitons élargir notre groupe pour enrichir encore ce que nous imaginons comme approches novatrices. Ces approches devraient permettre une diffusion des contenus qui concilient les équations financières, les équations environnementales et qui ouvrent des opportunités pour des nouveaux modèles économiques et des nouveaux écosystèmes. Dans un premier temps, nous nous sommes focalisés sur les contenus éducationnels.

Les africains subsahariens considèrent l’augmentation du taux de pénétration internet mobile comme prioritairement positive pour l’éducation, l’économie et les relations interpersonnels. En Europe, ce sont les informations, les réseaux sociaux et la banque qui constituent les usages en tête. Les besoins sont différents, les moyens aussi ! En 2017, le PIB de l’Afrique Subsaharienne était de  ~1.7Trillion USD pour plus d’un milliard de population alors que celui de l’Union Européenne était de ~17Trillion USD pour une population de moitié moins s’élevant à 511 millions d’habitants.

La figure ci-dessus montre que les 2 zones géographiques ne sont pas sur le même niveau des besoins. L’Afrique a des forts besoins des contenus de productivité à côté des contenus de divertissement. Ces contenus, pour être efficients, se doivent d’être en prise directe avec les  réalités Africaines, accessibles au plus grand nombre et être en langues administratives et en langues véhiculaires.

Nos réflexions se focalisent dans ce premier temps sur les contenus de productivité, et plus particulièrement sur les contenus éducationnels. Ces contenus sont structurant dans des économies en quête de diversification et surtout exposées à un potentiel dividende démographique important. Nos réflexions intègrent d’emblée la diversité des régions tant en termes d’économies que de langues véhiculaires et administratives.

Les architectures des réseaux d’accès à l’internet et le modèle de coût associé ont pris naissance dans les pays développés et révèlent des difficultés à devenir rapidement un service de masse pour répondre aux besoins criants de l’Afrique. Les équations financières sont compliquées puisque les pouvoirs d’achats normalisés par habitant sont en moyenne 10 fois plus petits qu’en Europe avec, en plus, un contexte (passé et présent) marqué par un investissement insuffisant des Etats dans l’aménagement des territoires avec les télécoms.

L’Afrique constitue un changement de paradigme… historiquement, les architectures internet utilisées en Afrique puisent leur origine dans l’évolution des télécoms en occident.

En occident, il existe 2 réseaux, fixe et mobile, accessible de partout et en haut débit pour répondre aux besoins de populations et des économies :

  1. Le xDSL, à partir des années 1990. Il s’appuie  sur le réseau physique en cuivre des réseaux téléphoniques commutés installés en majorité par des financements étatiques  avant les années 1970 avec d’excellents taux de couverture dépassant les 90%,
  2. La 2.5G à partir des années 2000. Cette génération de GSM, dite GPRS, intègre les données en plus de la voix et du SMS déjà supportés par la génération précédente.

Aujourd’hui, la priorité dans les pays développés est sur les nouvelles technologies d’hyper-connectivité avec plus de débit et moins de latence pour les nouveaux services (voitures autonomes, internet des objets, réalité augmentée/virtuelle, industrie 4.0, etc.). Ces nouvelles technologies comprennent la fibre optique FTTx[3], le mobile 5G[4], le Cloud & l’Edge[5] Computing et le SDN/NFV[6]. En Afrique, la fibre optique à l’accès est marginale et la technologie mobile dominante est encore la 3G !

Il est bon de rappeler qu’en occident, c’est l’existence de l’infrastructure filaire et des politiques volontaristes d’aménagement des territoires qui ont conduit à considérer comme évident le paradigme ATAWAD[7] c’est-à-dire la connectivité assurée « n’importe quand, n’importe où, sur n’importe quel terminal ». Il est bon de rappeler aussi que les problématiques de contrôle des droits d’auteurs et droits voisins[8] sur les contenus sont venues renforcer les architectures de « streaming » en étoile qui centralisent les serveurs de contenus, aux dépens des architectures distribuées.

En Afrique, toute cette historique n’existait quasiment pas. L’Afrique a fait donc un saut vers le réseau mobile, sans le réseau fixe, avec des modèles d’investissements qui ne permettent pas encore des usages massifs des contenus. De ce fait, les innovations ont commencé avec des services peu gourmands en données comme le « mobile banking », le « mobile agriculture ». Il est évident que ces services sont d’une gigantesque importance et utilité pour changer la donne sur la bancarisation et sur la sécurité alimentaire mais ceci ne devrait pas voiler les autres besoins des contenus de productivité (éducation et professionnalisation par exemple) dans tous les secteurs des économies Africaines.

L’analyse tendancielle du développement de la connectivité internet ne favorise pas un décollage fort pour des contenus locaux, des contenus éducationnels partout en Afrique. Elle favorise plutôt la diffusion des contenus globaux en utilité marginale. Dans les pays développés, l’ordinateur personnel (avec son stockage) a boosté la disponibilité des contenus alors que le débit internet et le streaming étaient encore faibles. En Afrique subsaharienne, l’extrapolation du taux de pénétration montre une évolution lente  alors que le dividende démographique projeté exige une accélération du digital pour un développement inclusif.

Contrairement à la Chine ou à l’Inde qu’on cite fréquemment pour la croissance rapide d’équipement en télécoms pour des populations supérieures au milliard, le contexte Africain est différent : entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Subsaharienne puis entre les pays au sein de ces 2 régions. L’Afrique est un continent de 54 pays avec chacun son contexte politico-socio-économique et son histoire propre dans les télécoms. La figure ci-dessus montre qu’une évolution tendancielle ne suffit pas et qu’il y a besoin de changer de paradigme pour permettre une diffusion massive des contenus de productivité.

Ce sont les modèles technico-économiques des réseaux actuels, les politiques d’aménagements des territoires, les règlementations et les modèles des taxes directs/ indirects qui impriment cette évolution lente des usages. Les géants de l’internet mènent des initiatives et expérimentations qui semblent être en continuité avec ces modèles ou sinon, remettre en cause le modèle de neutralité de l’internet[9],

Différentes études des cabinets et institutions spécialisés[10] analysent des données « télécoms » et « macroéconomiques » par pays ou régions sur plusieurs années :

  1. Pour les « télécoms », ces données comprennent les taux de couverture (zones urbaines et rurales),  les taux de pénétration, les coûts des forfaits « data », les coûts de transits internationaux, etc.
  2. Pour les « macroéconomies », ces données incluent le PIB par capita, le taux de diversification des économies, la part informel/ formel, l’indice IDH, le taux d’urbanisation, etc.

L’analyse de données macroéconomiques interpelle sur l’urgence à ne pas rester « corseté » par un modèle de réseaux télécoms qui ne permet pas l’explosion des contenus locaux dont l’Afrique a besoin. 

A titre d’illustration, en Europe, pour 1% du PNB par capita (autour de 400 USD par an), on dispose de l’accès internet en quasi illimité alors qu’en Afrique, pour le même pourcentage (autour de 40 USD par an), on dispose mensuellement de quelques centaines des Mégaoctets (Mo). Il est bon de rappeler ici que lorsque le débit d’accès est suffisamment élevé pour assurer la fluidité normale des applications, il faut compter aux environs de 100 Mo/heure pour les réseaux sociaux, 60Mo/heure pour l’audio & musique en qualité standard et jusqu’à 700Mo/heure pour la vidéo en qualité standard.

A côté des réseaux de transit nationaux et internationaux, de localisation des sites d’hébergement des contenus, le réseau d’accès joue un rôle déterminant dans le développement des usages et donc toute innovation qui le change pour l’adapter au paradigme Africain peut avoir un impact considérable. Ce changement sera vertueux s’il crée un écosystème bénéfique à toutes les parties prenantes (la puissance publique, les opérateurs télécoms, les producteurs de contenus, les investisseurs, etc.). Ce changement sera efficace s’il permet le financement et le développement des contenus locaux.

Ce changement devrait se construire sans discontinuer ni les efforts des réductions de coûts par les opérateurs mobiles et les fabricants des smartphones, ni les démonstrations auprès des régulateurs et des Etats des bienfaits d’accompagnement avec les réductions des taxes et les augmentations des subventions pour l’aménagement des territoires.

Ce changement est viable s’il entraine ARPU[11] et AUPU[12] dans un cercle vertueux favorable au développement des contenus locaux éducationnels dont les économies Africaines ont besoin.

Ce changement peut offrir une opportunité à la hauteur du défi de taille qu’est le dividende démographique projeté : 1,6 milliard en 2030 composée à 30 % de 15-24 ans !

Notre proposition est d’étendre le réseau d’accès en y incluant les terminaux mobiles par grappe « géotypée ». Cet élargissement des périmètres organique et fonctionnel permet de créer de nouveaux services de connectivité situationnelle. La grappe permet en plus d’imaginer des stratégies novatrices en marketing. Nous travaillons sur ce type d’approches en s’appuyant sur la vague de récentes innovations technologiques. Nous cherchons à élargir notre groupe cercle avec des expertises couvrant les droits d’auteurs et voisins, la narration et linguistique Africaines.

Ce type d’approches sont techniquement accessibles aujourd’hui grâce à l’apport de nouvelles technologies capitalisant sur les usages et les infrastructures existants. Ces nouvelles technologies comprennent par exemple l’intelligence artificielle, la blockchain « privée », les capacités de calcul/stockage/WiFi des terminaux, etc.

Ce type d’approches permettent de créer des nouveaux écosystèmes qui concourent au décollage des contenus locaux, des contenus éducationnels partout en Afrique en s’appuyant sur des réseaux d’accès internet augmentés avec des grappes de terminaux, lesquels réseaux d’accès permettent à leur tour des nouveaux modèles économiques qui répondent aux équilibres financiers.

Si vous êtes intéressé(e), contactez-nous à ndiata@mezaa.org

Merci à tous les membres du groupe pour la qualité des échanges qui ont alimenté cet article.


[1] https://www.gsma.com

[2] https://www.internetsociety.org , https://www.gsma.com , https://www.ecobank.com , http://www.pewglobal.org , https://a4ai.org

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/FTTx

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/5G

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Edge_computing

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Network_function_virtualization

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mobiquit%C3%A9

[8] https://en.wikipedia.org/wiki/Digital_rights_management

[9] http://theconversation.com/tech-giants-are-battling-it-out-to-supply-the-global-internet-heres-why-thats-a-problem-94303

[10] https://www.gsma.com ,  https://www.afdb.org  ,  https://www.internetworldstats.com ,  https://www2.deloitte.com ,  https://www.worldbank.org

[11] https://www.orange.com/fr/glossaire/A

[12] https://www.orange.com/fr/glossaire/A